lundi 21 mai 2007

SCIENCES DU TEXTE LITTÉRAIRE

KHAMARI Wissam

THÈME 2


II-Sciences du texte littéraire



       Nous avons en commun une interrogation qui porte sur les concepts de texte, de discours, d’archive et de corpus et le pôle 3 de la M.S.H. place au centre de ses travaux une question qui nous concerne tous : « Qu’est-ce qu’un texte à l’ère numéri-que ? »




            Nous devons faire l’effort de nous lire, de nous écouter et d’interroger les propositions des uns et des autres depuis nos propres positions disciplinaires. Je com-plèterai mon exploration des 3000 pages des JADT de Saint-Malo, de Louvain-la-Neuve et de Besançon par le premier numéro, paru en 2002, de l’excellente revue Corpus de l’équipe niçoise « Bases, Corpus et Langage ».

Par sciences et disciplines des textes, je fais allusion à quelques-unes de celles que vos travaux et les miens croisent à l’occasion : la stylistique et la théorie des genres sont souvent croisées, par exemple par Denise MALRIEU dans les JADT 2002 (483-494), par Margareta KASTBERG SJÖBLOM, dans les JADT 2004 (672-691) et dans les JADT 2006, aussi bien par la stylistique géné-rique des récits de voyage de Véronique MAGRI-MOURGUES (655-666) que par l’étude des « contrastes internes et variations stylistiques du genre de l’article scientifique de linguistique » de Céline POUDAT & Fanny RINCK (785-795).


       Les travaux linguistiques traitent la discontinuité textuelle à la lumière des phénomènes de portée des connecteurs (ouverture à droite en attente d’une fer-meture qui déborde souvent très largement la phrase pour s’étendre de la période au paragraphe). C’est également ce que j’ai travaillé dans mes publications rela-tives à la complexité de l’organisation séquentielle des textes et en particulier à l’identification de zones textuelles narratives, descriptives, explicatives, argu-mentatives et dialogales (Adam 2001). Les zones dialogales sont particulière-ment étudiées dans tout ce qui s’écrit actuellement sur le discours rapporté et plus largement sur le discours et la pensée représentés. Ces préoccupations lin-guistiques sont en phase avec les propositions de lemmatisation qui tiennent compte de la linéarité des textes et de la localisation d’unités comme les temps verbaux. C’est ce que développent, à propos des parties et de la structure de tex-tes d’historiens latins, Dominique LONGREE, Xuan LUONG et Sylvie MELLET dans les JADT 2004 (743-752) et 2006 (643-654). Leur travail porte à la fois sur des différences génériques et sur la structure des textes. Dans sa contribution aux JADT 2002, Denise MALRIEU (483-494) montre également qu’il est néces-saire de développer des outils de balisage des parties des textes graphiquement marquées ou non « pour ne plus confondre des lexies qui peuvent être identiques quant à leur forme et leur fonction syntaxique mais non homogènes sur la com-posante dialogique » (2002 : 493). Son étude de corrélations entre variables a l’intérêt de se présenter comme une « analyse contrastive de fréquences de dis-tributions respectant les relations syntaxiques à l’intérieur d’unités typées de longueurs variables » (id.). Denise MALRIEU ajoute fort justement qu’il faut ab-solument tenir compte de deux ordres de variables : non seulement les « gen-res » mais « les séquences textuelles » (2002 : 493). Denise MALRIEU fait une remarque toute simple et pertinente à propos de l’impératif : l’impératif est cer-tes un indice d’interlocution dans un dialogue ou dans une forme d’adresse, mais dans un texte du type conseil-consigne, dans les notices de montage et même dans les proverbes, il n’a pas du tout le même sens.


       Un autre aspect de la discontinuité est moins pris en compte : on a l’habitude de distinguer des textes de genres discursifs différents, mais on oublie souvent qu’un texte n’est pas monolithiquement d’un seul genre. Il est fréquent de voir se mêler au sein d’un texte plusieurs catégories génériques signalées par des configurations de marques différentes. Ainsi La Barbe bleue de Perrault n’est un conte que parce qu’il commence par la formule devenue canonique : « Il était une fois… » et parce que si la clé tombée dans le sang des victimes de ce tueur en série ne peut pas être nettoyée, c’est parce que « la clé était fée », comme le dit le narrateur dans une incise explicative. Hors ces deux énoncés, le genre du conte merveilleux est totalement absent du reste du texte. La barbe du personnage n’est qu’un signe distinctif, pas un élément aussi merveilleux que la « petite pantoufle de verre » de Cendrillon. Barbe bleue relève plutôt du genre des histoires sanglantes très prisé au XVIIème siècle. On pourrait aussi s’intéresser à la critique sociale ironique que développe le rapport entre le récit et les deux Moralités… Bref, la belle homogénéité du genre n’est pas la loi des textes. C’est pourquoi, avec Ute HEIDMANN, nous préférons parler de généricité (Adam & Heidmann 2004).


2. La phrase, le texte et l’intertexte : d’André Breton à Lautréamont et Thiers

       Pour ne pas rester dans la pure réflexion théorique, je vous propose d’examiner un exemple sur lequel j’ai travaillé pour cette conférence. Que nous apporte la proposition d’identification de phrases appariées dans un texte et lorsqu’on dé-passe les limites d’un texte ? Je partirai, pour cela, d’une phrase d’André Bre-ton : la clausule de Nadja (1928).

(1) La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. (Nadja)

       On se trouve très à l’étroit si l’on reste dans le seul co-texte gauche de cet énon-cé de Nadja. Le texte qui précède ne dit pas grand chose qui permette de com-prendre cet énoncé. Ainsi renvoyés prioritairement à l’oeuvre de Breton, on tombe alors, par recherche de cooccurrence de la collocation rare du substantif beauté et de l’adjectif convulsive, sur le début de L’Amour fou (1937) :


(2) Il ne peut, selon moi, y avoir beauté – beauté convulsive – qu’au prix de l’affirmation du rapport réciproque qui lie l’objet considéré dans son mouvement et dans son repos. (L’Amour fou)

       Nous avons affaire à un intertexte auctorial auquel la fin de (2) ajoute l’écho d’un domaine de mémoire externe : l’interdiscours médical dans lequel l’énoncé prend en effet sens. Il suffit de lire la définition médicale de la convul-sion donnée par le Larousse du XXe siècle, dans son édition de 1929, contempo-raine du texte de Breton :

(3) [Convulsion] Méd. Contractions musculaires, involontaires et instantanées, loca-les et intéressant un ou plusieurs groupes musculaires, ou généralisées à tout le corps. (Larousse du XXe siècle 1929)

       Le texte de la fin de Nadja confirme cette la provenance médicale de l’épithète :

(4) […] ni dynamique ni statique, la beauté je la vois comme je t’ai vue. […] Elle est comme un train qui bondit sans cesse dans la gare de Lyon et dont je sais qu’il ne va jamais partir, qu’il n’est pas parti. Elle est faite de saccades […] La beauté, ni dynamique ni statique. Le coeur humain, beau comme un sismographe. (Nadja)

       La phrase nominale « La beauté, ni dynamique ni statique » apparaît ainsi comme une annonce paraphrastique de l’énigmatique « beauté convulsive » de la clausule. Par ailleurs, la phrase finale « Le coeur humain, beau comme un sis-mographe » ouvre sur l’intertexte des Chants de Maldoror d’ailleurs explicite-ment signalé au début de L’Amour fou dans une phrase (5) qui fait coexister la formule de Lautréamont et l’épithète de Breton :

(5) Les "beau comme" de Lautréamont constituent le manifeste même de la poésie convulsive. (L’Amour fou)

       Une recherche entreprise rapidement à partir du corpus numérisé du Cen-tre de Recherche Hubert de Phalèse, de Paris III, actuellement dirigé par Michel Bernard, et auquel collaborent Jean-Pierre Goldenstein et Pascal Mougin, nous permet de constater l’existence de tout un réseau de segments textuels détermi-nés par les collocations des lexèmes « beauté » et du connecteur comparatif « comme ». Je ne donne ici que la première occurrence en en soulignant le rythme périodique carré (à 4 membres) :
(6) Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les médi-tations du poète. (Chant I ; je souligne ici et dans les exemples qui suivent)


       La seconde occurrence (7) est une déclaration majeure de la poétique d’Isidore Ducasse, une glose de la complexité surréaliste de tous ces « beau comme », la clé du dispositif qui séduira tant les surréalistes.



(7) Chacun a le bon sens de confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu’il ne s’aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu’il soit, que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la figure de l’enfant, s’élevant doucement, au-dessus du cercueil découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux ; et voilà précisément en quoi consiste l’impardonnable faute qu’entraîne l’inamovible situation d’un manque de repentir, touchant l’ignorance volontaire dans laquelle on croupit. (Chant V)


       De la suite, je n’ai retenu que les trois segments textuels qui constituent un réseau à structure périodique presque identique syntaxiquement :

(11) (a) — beau comme — ; (15) & (16) (a) — B/beau comme — ;

(b) ou plutôt, comme — ; (c) ou encore, comme — ;

(c) ou encore, comme — ; (b) ou plutôt, comme — ;

(d) et surtout, comme — ! (d) et surtout comme — !



(11) Avec quelle satisfaction de n’être pas tout à fait ignorant sur les secrets de son double organisme, et quelle avidité d’en savoir davantage, je le contemplais dans sa métamor-phose durable ! Quoiqu’il ne possédât pas un visage humain, il me paraissait [a] beau comme les deux longs filaments tentaculiformes d’un insecte ; [b] ou plutôt, comme une inhumation précipitée ; [c] ou encore, comme la loi de la reconstitution des orga-nes mutilés ; [d] et surtout, comme un liquide éminemment putrescible ! Mais ne prê-tant aucune attention à ce qui se passait aux alentours, l’étranger regardait toujours de-vant lui, avec sa tête de pélican ! Un autre jour, je reprendrai la fin de cette histoire. (Chant V)



(15) Je me connais à lire l’âge dans les lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et quatre mois ! [a] Il est beau comme la rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; [c] ou encore, comme l’incertitude des mouvements musculaires dans les plaies des par-ties molles de la région cervicale postérieure ; [b] ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs indé-finiment, et fonctionner même caché sous la paille ; [d] et surtout comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! Mer-vyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient de prendre chez son professeur une leçon d’escrime, et, enveloppé dans son tartan écossais, il retourne chez ses parents. (Chant VI)



(16) Et je me trouve beau ! [a] Beau comme le vice de conformation congénital des orga-nes sexuels de l’homme, consistant dans la brièveté relative du canal de l’urètre et la division ou l’absence de sa paroi inférieure, de telle sorte que ce canal s’ouvre à une distance variable du gland et au-dessous du pénis ; [c] ou encore, comme la caroncule charnue, de forme conique, sillonnée par des rides transversales assez profondes, qui s’élève sur la base supérieure du bec du dindon ; [b] ou plutôt, comme la vérité qui suit : « le système des gammes, des modes et de leur enchaînement harmonique ne re-pose pas sur des lois naturelles invariables, mais il est, au contraire, la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l’humanité, et qui varieront encore » ; [d] et surtout comme une corvette cuirassée à tourelles ! Oui, je maintiens l’exactitude de mon assertion. (Chant VI)


Cette identité de structure et de fonctionnement sémantique des trois seg-ments périodiques nous met sur la piste d’une structure réticulaire en lien avec la progression du récit. La phrase périodique (11), du Chant V, se termine par un énoncé métatextuel : « Un autre jour, je reprendrai la fin de cette histoire », qui semble bien renvoyer à (15) et à (16) du Chant VI. Alors que le (15) a été largement cité et retenu depuis les surréalistes, la fin métatextuelle de (16) me semble capitale : « Oui, je maintiens l’exactitude de mon assertion ».


Pour cerner minimalement la constitution du lexème « convulsive » en vocable d’au moins deux textes de Breton, il me faut encore dire un mot d’un autre réseau intertextuel de contextualisation de la phrase-clausule que j’ai prise comme point de départ de mon propos. Le Larousse du XXe siècle ajoute au sens médical de l’entrée « Convulsion » que je signalais tout à l’heure un sens figuré :


(17) Fig. : Les CONVULSIONS du désespoir. Les CONVULSIONS politiques.

(Larousse du XXe siècle 1929)

Notons d’abord la même graphie en majuscules dans le dictionnaire et dans la phrase de Breton. Mais cette définition nous guide vers un autre domaine de l’interdiscours : une phrase présente dans la mémoire intertextuelle du dis-cours politique français. Élu chef du pouvoir exécutif de la République française par l’Assemblée nationale, en février 1871, Louis-Adolphe Thiers, dans un mes-sage adressé à l’Assemblée nationale du 13 novembre 1872, a résumé sa conception politique par une phrase célèbre :



(18) La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. (Thiers, 13.11.1871)

Si l’on fait de cet énoncé politique un possible intertexte de la clausule de Nadja, en tenant compte du fait que la phrase de Breton vient après un autre col-lage (un fait-divers tragique en provenance de l’interdiscours journalistique), on peut dire qu’on est en présence d’un collage-détournement de nature à la fois lit-téraire et politique. Dans le champ littéraire, cette phrase se présente comme une application de la poétique de Lautréamont-Isidore Ducasse, et de son jeu favori avec le plagiat-détournement. Je rappelle sa déclaration célèbre des Poésies II :



(19) Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. (Poésies II, édition établie par J.-P. Goldenstein, Presses-Pocket, 1992 : 275).

Dans le champ politique et révolutionnaire de l’engagement surréaliste, le détournement de la phrase-« idée fausse » de celui qui réprima l’insurrection de la Commune devient particulièrement pertinent. Le procédé du collage est patent dans les exemples (16b) et (16c), dont on connaît aujourd’hui très exactement la provenance : la 6ème partie, consacrée aux oiseaux, de l’Encyclopédie d’histoire naturelle, du Docteur Chenu (Paris, Marescq & Cie, 1854 : 100) pour (16b) et le traité de Théorie physiologique de la musique fondée sur l’étude des sensations auditives de H. Helmhotz, traduit de l’allemand par M. G. Guéroult (Paris, Mas-son, 1868 : 306) pour la section entre guillemets de (16c).

Bien sûr, le problème de l’identification automatique du dialogue intertex-tuel des phrases de Breton et de Thiers est assez problématique. Est-ce que la loi des trois éléments cooccurrents de LEGALLOIS s’applique ? Pour ma part, je sou-lignerai la presque identité de structure syntaxique qui se prolonge dans les échos phoniques des signifiants des lexèmes CONSerVatrICE et CONVulSIVE : même syllabe d’attaque et redoublement du phonème /s/ dans le premier, /v/ dans le second et, pour finir le mot, appui sur la même voyelle /i/ suivie d’une des deux consonnes /s/ ou /v/ et d’une finale muette identique : /is–/ et /iv–/.

18) La République sera CONSerVatrICE ou elle ne sera pas.

(1) La beauté sera CONVulSIVE ou ne sera pas.



Si j’ai traité un peu longuement ces exemples, c’est pour en tirer deux conséquences pour la définition du texte :

A). La linguistique textuelle a bien décrit la répétition-progression qui fait d’un texte un objet complexe structuré par une linéarité textuelle constitutive, qui est celle de la linéarité de la langue. Mais un texte est aussi une structure réticulaire d’énoncés. La prise en compte de l’organisation des vocables en isotropies et des réseaux phrastiques qui permettent de mettre en relation des énoncés éloi-gnés, ces deux approches non-linéaires mettent un peu de clarté dans des textes aussi complexes que Nadja ou Les Chants de Maldoror.


B). Ce qui me paraît également intéressant du point de vue théorique, c’est que la phrase-clausule de Breton n’a pas un intertexte mais plusieurs. Le sens de la phrase-clausule de Breton est, à la fois, dans le co-texte de Nadja, dans l’intertexte auctorial du début de L’Amour fou, dans l’intertexte politique de la phrase de Thiers, dans l’interdiscours médical de la neuropsychiatrie, dans l’intertexte littéraire du Lautréamont de Chants de Maldoror. Nous retrouvons là une question posée par les travaux de Damon MAYAFFRE (2002), de Ludovic TANGUY & Théodore THLIVITIS (1999) ainsi que de Ioannis KANELLOS (1999).

Il me semble que se pose une question essentielle pour nos sciences du texte : celle des limites de l’unité texte et des limites de l’interprétation des énoncés. Nous avons besoin d’une redéfinition de la co-textualité des énoncés, (chez RASTIER, le « contexte intra-textuel » 1998 : 106). Les travaux que je viens de citer vont dans la même direction que celle que dessine Jacques GUIL-HAUMOU (1993 & 2002 : 32). Pour ce dernier – qui prolonge là des remarques de Michel PECHEUX et de Denise MALDIDIER –, l’analyse de discours doit être considérée comme une « discipline herméneutique à part entière ». Ce tour- nant herméneutique et plus largement d’ouverture de la linguistique à l’interprétation est polémiquement prôné par RASTIER (2001) et raisonné de fa-çon un peu plus sereine par Frédéric COSSUTTA (2004). Ce tournant herméneu-tique de l’analyse de discours n’est possible, selon Guilhaumou, que si l’on « situ[e] les sources interprétatives des textes en leur sein » (2002 : 32). À la dif-férence de l’oral, la contextualité de l’écrit, comme le dit RASTIER, « va de texte à texte » (1998 : 106). En d’autres termes, à l’écrit, c’est le co-texte qui domine la situation, et même qui la supplée.

Tout ceci nous ramène à la question des ressources ou données textuelles nécessaires à la construction du sens des énoncés. Il faut, à ce niveau de la ré-flexion, se pencher sur une redéfinition du concept de texte que je ferai reposer sur une distinction du texte et de la textualité d’où découlera une distinction du texte et de sa textualisation.

Distinguer texte et textualité

Nous avons parlé de l’ouverture intertextuelle du sens des énoncés comme d’un phénomène de relation de texte à texte.


A ce type de relation mémorielle in absentia, il faut ajouter un type plus évident de relation in praesentia de texte à texte, généralement négligé, je veux dire les relations co-textuelles non pas entre les énoncés en relation co-textuelle interne à un texte [1], mais les relations co-textuelles entre plu-sieurs textes [3], réunis matériellement au sein d’une page ou d’une double page de journal, dans ce qu’on appelle les hyperstructures journalistiques, qui regroupent plusieurs articles sur un même sujet (Adam & Lugrin 2000, Lugrin 2000 & 2001). Ces co-textes peuvent également se trouver matériellement ré-unis dans un recueil de poèmes, de contes ou de nouvelles. Les co-textes pré-sents à gauche et/ou à droite d’un texte jouent un rôle dans la détermination de son sens comme le prouvent par exemple le passage du manuscrit de 1695 à l’édition des Histoires ou contes du temps passé.
La co-textualité des Fées change du manuscrit à la première édition, avec l’ajout de Cendrillon qui en est l’écho amplifié.
Un troisième type de relations co-textuelles [2] doit être considéré : les relations du texte aux énoncés péritextuels qui en délimitent les frontières (titre, sous-titre, noms d’auteur et d’éditeur, couverture et page de titre, dédicace, épi-graphe, préface et postface, annexes, sommaire, etc.). Le recueil de Perrault change de titre, un récit comme La Barbe bleue n’a plus le sous-titre conte conformément à ce que je disais tout à l’heure de ses caractéristiques génériques bien plus complexes. L’« Epître à Mademoiselle » qui ouvre le recueil est péri-textuellement à la fois une dédicace à la nièce de Louis XIV et une préface des-tinée à tous les lecteurs.
Un texte n’est donc pas une entité autonome et fermée, mais un système

complexe de relations que je désigne par des termes partiellement empruntés à la poétique de Gérard GENETTE. Dire que la textualité est plus complexe que le texte, c’est remettre en cause l’idée trop schématique d’une division stricte entre espace interne et externe au texte. Tout texte est ainsi souvent déterminé par les commentaires métatextuels (gloses auctoriales d’un texte ou gloses critiques, journalistiques) qui l’entourent matériellement à l’occasion de certaines éditions savantes ; parfois plus lointaines et diffuses, les interprétations passées pèsent d’une façon ou d’une autre au point d’occulter les sens que le texte propose.
Le système de genres et la langue sont les deux principales composantes de l’interdiscursivité, définie comme possibilité de formes de discours disponi-bles (tant à la production qu’à l’interprétation) dans la communauté socio-discursive des auteurs, des éditeurs et des lecteurs. Selon une très juste formule de François RASTIER : « Aucun texte n’est écrit seulement "dans une langue" : il est écrit dans un genre en tenant compte des contraintes d’une langue » (2004 : 126). La généricité place un texte donné dans une société de textes qui change avec la culture des lecteurs et dans le temps historique. Elle est corrélée à la convocation d’intertextes aussi indispensables eux-mêmes à l’interprétation du sens des énoncés que les énoncés co-textuellement liés, co-présents matérielle-ment. Comme le dit Damon MAYAFFRE, le traitement de ressources co-textuelles ne saurait être envisagé de façon différente de celui de ressources intratextuelles (2002 : 63). On peut, en effet, définir les co-textes par leur co-présence maté-rielle au sein d’un ensemble éditorial au sens classique de l’ère Gutenberg ou numérique dans le cadre de la constitution d’une édition numérisée et d’un cor-pus. La décision de placer un intertexte à côté d’un texte (dans le corpus co-textuel ainsi constitué), c’est rendre cet intertexte aussi lisible que les autres énoncés co-textuels et le faire glisser vers un statut de co-texte. Une glose méta-textuelle peut passer dans le péritexte sous forme de préface ou de postface.
Je ne crois pas utile de conserver le concept-calembour d’architexte de
RASTIER, même si son « principe d’architexte-Archimède » est très juste : « tout texte placé dans un corpus en reçoit des déterminations sémantiques, et modifie potentiellement le sens de chacun des textes qui le composent » (2001 : 92). Je crois préférable de concentrer notre intérêt sur l’idée de « corpus réflexifs » dont MAYAFFRE dit qu’ils « devront être organisés techniquement comme des hyper-textes : chaque texte constituant devra être relié aux textes considérés comme parents. […] Le but étant […] que chaque texte puisse être replacé dans son ré-seau co-textuel utile et nécessaire pour sa compréhension et son analyse » (2002 : 64-65). MAYAFFRE distingue deux types de corpus : les corpus centri-pètes, qui convergent (comme je l’ai fait tout à l’heure en voulant élucider le sens possible de la phrase de Breton) ; dans ce cas le site hypertextuel est orienté clairement vers la compréhension du texte placé en son centre. La création d’un corpus réflexif « sans direction pré-établie, […] non focalisé a priori sur un de ses constituants » (Mayaffre 2002 : 65) est d’une autre nature et offre des possi-bilités herméneutiques nouvelles. C’est ce que nous travaillons actuellement à Lausanne, sans ressources hypertextuelles numérisées, à propos des contes de Perrault et d’Andersen. Nous nous appuyons pour cela sur la théorie de la com-paraison d’Ute HEIDMANN, comparaison différentielle qu’elle théorise comme non-hiérarchique (2005a & b).
4. Distinguer texte et textualisations
Les problèmes liés à l’établissement des textes sont communs à l’analyse de dis-cours et au « scriptorium numérique », pour reprendre une expression de Jean-Marie VIPREY. Nous ne devons pas reconduire le leurre de l’évidence de l’objet texte qui a été assez largement dénoncé dès le début des années 1980. Pierre KUENTZ déplorait alors l’oubli, par l’analyse de discours, des conditions de dis-tribution et de consommation des textes, ainsi que du rôle de l’histoire du livre et de l’imprimerie (1981 : 43). Cet important reproche a été relancé, dans les an-
nées 1990, aussi bien par le littéraire Michel CHARLES que par l’historien Roger CHARTIER. Le premier considère la croyance en l’existence du texte comme le premier des préjugés critiques :
Soit un texte, je vais l’étudier. Tout se passe comme si le texte existait hors du regard que je porte sur lui, hors de l’expérience que j’en ai, hors des opérations que je lui fais subir pour que précisément il devienne texte. (Charles 1995 : 40)
Quant à Roger CHARTIER, il décrit ainsi ce qu’il considère comme la première limite des diverses sortes de critiques textuelles :
Leur première limite tient au fait qu’elles considèrent (le plus souvent) les textes comme s’ils existaient en eux-mêmes, en dehors des matérialités (quelles qu’elles soient) qui en sont les supports et les véhicules. Contre cette « abstraction » des textes, il faut rappeler que les formes qui les donnent à lire, à entendre ou à voir participent, elles aussi, à la construction de leur signification. Le « même » texte, fixe dans sa let-tre, n’est pas le « même » si changent les dispositifs de son inscription ou de sa com-munication. (Chartier 1998 : 270)
La circulation matérielle des textes et de leur(s) édition(s) philologique, commerciale et/ou numérique, nous oblige à questionner le concept de texte sous l’angle de sa textualisation. En complétant ce que je développe dans Adam 2005b, je dirai seulement que l’on ne doit pas négliger l’importance des média-tions éditoriales. Je suis entièrement d’accord avec François RASTIER : « La phi-lologie rappelle que les textes ne sont pas des données, mais des constructions problématiques issues de diverses procédures » (2001 : 82).
Ainsi, pour traiter un discours politique oralisé du type de ceux du général de Gaulle sur lesquels j’ai travaillé, il est, d’un point de vue linguistique, néces-saire d’établir une transcription de travail qui tienne compte du fait qu’on a af-faire à un écrit oralisé. J’ai montré l’utilité d’une transcription qui rende compte des interruptions de la foule et du rythme de la parole des discours du 24 juillet 1967, au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal (Adam 2005 : 55-57 ; de façon plus détaillée dans Adam 2004) ou du 4 juin 1958 sur le forum d’Alger (Adam 1999 : 74-76 & 132-136). Ces transcriptions de travail sont des objets construits pour l’analyse. Un texte comme le discours de Montréal du général De Gaulle
Schéma 2

De la même manière, les bulletins d’une station de radio, sur une matinée ou une journée, à propos de la même information, sont en relation de co/inter-textualité tellement forte qu’on ne peut pas limiter le « texte » de cette informa-tion au seul bulletin B1 ou à B2 ou à Bn. Le texte est littéralement dans la série en variation des informations successives, reprises et modifiées dans le temps (t1, t2, t3, etc.). On est, là aussi, en face de textualisations successives, varia-tionnelles, dont le sens est précisément dans la suite des n-textes considérés :


Au concept de texte conçu comme version définitive, on substitue, dans cette perspective proche de la « sémiotique de l’altération » de Jean PEYTARD
(1993), un concept de texte en variation et considéré comme la somme différen-tielle de ses états (reformulations, reprises) successifs


Il n’est de version définitive d’un texte que celle sur laquelle on s’arrête, comme ne varietur, pour en montrer la constante stabilité acquise certes après quelques varia-tions. N’est-ce pas dans le cours de cette mouvance, de ces variations, qu’il convient de se situer pour apercevoir le sens, qui n’est jamais, semble-t-il, une fois pour toutes donné, mais constamment effet et source d’altérations ? (Peytard 1993 : 176)
Le problème qui se pose ici est celui de l’établissement des données tex-tuelles. Dans sa contribution aux JADT 2004 : « Le texte dans tous ses états. Philosophie d’encodage du projet Khartès » (793-803), Nicolas MAZZIOTTA se pose, à propos de l’encodage de chartes rédigées en français de Wallonie de 1300, les mêmes problèmes que nous à propos des contes de Perrault. Comment respecter les majuscules, l’orthographe, la ponctuation d’origine et traiter les énoncés ? La solution est dans le double dispositif dont parle également Jean-Marie VIPREY dans son article de Semen 21, à propos des corpus de presse : « Le texte brut n’est la surface graphique que par approximation, et il a été parfois indûment sacralisé au détriment de celle-ci. L’objectif le plus ambitieux, mais qui est programmatiquement nécessaire, est de pouvoir donner accès au PDF. La non-destructivité se formule ainsi : à partir de toute étape du traitement des res-sources, on doit pouvoir remonter sans perte à l’une des étapes antérieures » (2006 : 176)

Le schéma 3 représente les différents états d’un conte comme Les Fées de Perrault tels qu’ils pourraient constituer un corpus attentif à l’instabilité même de tout texte :



Schéma 4 : Le texte comme variation ou effet de textualisations successives



Les schémas 2, 3 & 4 veulent seulement signaler que les textualisations successives auxquelles nous avons (ou donnons) accès matériellement, contri-buent à la construction d’un effet de texte dit « Les Fées de Perrault », « La Chanson de Roland », « Le discours du 24 juillet 1967 », « L’appel du 18 juin », « Les chants de Maldoror », etc. Et chacune de ces textualisations est prise dans un interdiscours changeant qui transforme, chaque nouvelle textualisation en un fait de discours singulier.
Cette réflexion sur le caractère variationnel des textes est importante au regard de l’illusion que provoque leur évidence matérielle. Considéré dans son épaisseur variationnelle, un texte acquiert cette dimension temporelle et maté-rielle d’archive qui est à proprement parler son historicité comme fait de dis-cours. D’un point de vue épistémologique, il faut encore en tirer deux consé-quences majeures décrites par Ute HEIDMANN (2005) : les textualisations T1, T2, Tn ne sont pas des variantes altérées d’un « vrai » texte, qui serait, dans le cas du discours de Montréal de De Gaulle, T3 ou, chez Perrault, l’édition Barbin originale. Ces textualisations sont à lire dans ce qui fait leurs différences (Heidmann 2005b) en passant d’une approche simplement contrastive (phase descriptive d’établissement des faits) à une méthode comparative (phase inter-prétative des faits observés). C’est la méthode que nous avons appliquée à la traduction d’un petit texte de Franz Kafka (Adam & Heidmann 2003b) et à la comparaison de deux contes des Grimm et d’Andersen (Adam & Heidmann 2002). C’est également la méthode que je mets en oeuvre à propos des appels du 17 et du 18 juin du maréchal Pétain et du général De Gaulle ou d’un poème de Cendrars et du fait-divers qu’il plagie (Adam 1999 : 139-155 & 175-188). Je ne développe pas et souligne seulement, pour conclure, que l’édition numérique ouvre des perspectives assez considérables à une conception du texte comme « série ouverte dans l’ordre de ses matérialités », comme dit Jean-Marie VIPREY ou, comme le dit programmatiquement Jean PEYTARD :
C’est « là où ça varie », Là « où ça se différencie » que se construit le sens (variable et variant) à inter-échanger ; que ce n’est pas une analyse du « cohésif/cohérent » qui permet de fonder une sémantique. Mais peut-être, plutôt, la prise en compte du « diffé-rentiel » en variance, où s’enracinerait une « sémiotique de l’altération », une « sémio-tique différentielle ». A élaborer. (1993 : 147)
















2 commentaires:

Anonyme a dit…

GOOOOOOOOOOOOD

Unknown a dit…

Thank's